La tribune de Bernard Poignant dans le débat identité-territoire

Dans le cadre des débats qui ont lieu sur la réforme territoriale, Bernard Poignant a publié une tribune dont le texte est à lire ci-dessous. Cette contribution illustre la complexité et la confrontation des points de vue qui entourent ces sujets et répond d’une certaine manière à la lettre à la Bretagne du Président du Conseil régional, Pierrick Massiot (cliquez ici pour la lire).

« Une région Loire – Bretagne: pourquoi pas??

Re-dessiner les limites administratives de la France sera la passion des prochains mois. La réforme territoriale lancée repose sur trois piliers: la montée en puissance des communautés et des métropoles, la suppression rapide ou progressive des Conseils généraux tout en gardant le département comme cadre administratif de l’Etat, la réduction du nombre des régions assortie de l’accroissement de leurs compétences.

Dans l’Ouest de la France, la réforme rencontre cette très ancienne demande d’ajouter l’actuelle Loire Atlantique à la région Bretagne. Je n’emploie pas le terme de « réunification » car la Loire Atlantique n’est pas l’Ulster en Irlande et il faudrait rendre le Roussillon à la Catalogne espagnole. Je n’utilise pas non plus le terme « rattachement » car il a un peu le côté « annexion ». Il s’agit simplement de discuter des limites administratives et surtout pas de frontières. Les habitants ont en effet les mêmes droits dans la République Française quelque soit l’endroit où ils habitent.

Comment se présente aujourd’hui cette affaire? Il faut partir d’un postulat: les régions seront regroupées dans leur actuel périmètre sans démembrement département par département.

La région Bretagne a donc le choix: soit rester seule et au final isolée, soit s’unir.

La Basse Normandie de Caen regarde vers sa moitié de Rouen. Poitou Charentes émet une préférence pour l’Aquitaine. Il reste les Pays de la Loire. Ca tombe bien: la Bretagne se retrouverait avec la Loire Atlantique et ainsi « unifiée » dans une région qui pourrait s’appeler « Loire Bretagne ». Nantes en serait le chef lieu. La ville s’impose par sa taille et sa position géographique. On ne peut pas espérer mieux pour ceux qui revendiquent Nantes en Bretagne depuis des dizaines d’années! Sur les 9 départements, 5 seraient bretons: finalement une majorité y compris sur le plan démographique.

J’entends dire: « et notre identité? »

J’ai sursauté en lisant la page publicitaire du Conseil Régional dans nos deux quotidiens régionaux. J’ai réagi à la quatrième question posée qui parle de « dilution de notre identité ». Je ne peux pas et je ne veux pas adhérer à cette vision des choses. La Bretagne n’est pas née avec le Conseil Régional élu depuis 1986. Elle existe depuis des siècles. Elle a été un royaume, un duché, une province. Elle est depuis peu une région administrative. Qui peut croire à sa disparition en se mariant avec la région voisine? Il ne faut pas avoir peur de cette alliance. Il faut la regarder dans l’ensemble européen et pas seulement dans le cadre national. Attention à manier ce thème de l’identité. Il finit toujours par un repli et à un goût de l’entre-soi. Après tout, les Vendéens sont toujours Vendéens même dans les Pays de Loire!!

Je récuse l’idée d’une identité statique, figée, « qui nous vient de l’histoire » comme dit le texte, intangible, immuable. La mienne est mouvement et dynamisme. Elle se construit au contact fructueux et fécond avec les autres, voisins de France, citoyens d’Europe, étrangers du monde.

Elle est humaniste d’abord, socialiste pour ce qui me concerne.

« L’identité est meurtrière » a écrit l’écrivain libanais, A Maalouf. Il ne faut pas la réduire à une seule appartenance au risque de devenir intolérant à cette des autres. « Dès que l’on parle d’identité, on rend possible un principe d’exclusion. Et on oublie la part constituante des autres ».

C’est un extrait de l’entretien donné à l’hebdomadaire Marianne des 30 mai – 5 juin 2014 par la philosophe Chantal Jaquet.

Le sociologue Jean Claude Kaufmann vient de sortir un livre intitulé « Identités. La bombe à retardement ». C’est au nom de l’identité que la Crimée vient d’être annexée, que des guerres ont ensanglanté l’ex-Yougoslavie, que des violences ensanglantent l’Est de l’Ukraine. C’est au nom de l’identité qu’Ecossais, Catalans, Flamands, Italiens du Nord veulent leur indépendance et surtout ne pas partager leurs richesses.

L’encyclopédie de Diderot a défini ainsi la nation: « une quantité considérable de peuples, qui habite une certaine étendue du pays, renfermée dans certaines limites et qui obéit au même gouvernement». La Révolution française a épousé cette définition pour construire une communauté politique dans laquelle chaque être humain est égal à l’autre et obéit aux mêmes lois.

Pas un mot sur l’Histoire, la culture, la langue ou la religion.

Restons toujours fidèle à la philosophie des Lumières qui fonde notre engagement. La République laïque s’est refusée à enfermer le citoyen dans la clôture d’une seule appartenance.

Bernard Poignant

Quimper, le 31 mai 14 « 

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